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La réglementation, moteur de la réussite de la finance numérique en Côte d’Ivoire

juil 26, 2019

Ce blog a été publié à l'origine sur le site web du CGAP.

En 2008, deux ans après le lancement de M-Pesa au Kenya, le mobile money a été introduit en Côte d’Ivoire. Depuis lors, les 3 Opérateurs de Téléphonie Mobile (OTM) ont réalisé des investissements importants dans la construction de réseaux d’agents, la sensibilisation de la clientèle et le développement de nouvelles expériences d’utilisation de services de mobile money. Bien que le mobile money n’ait pas connu un essor aussi rapide que dans le cas unique du Kenya, il s’est développé de manière significative.

Le Findex 2017 indique une hausse nette de l’utilisation du mobile money en Côte d’Ivoire: 34 pour cent des adultes détiennent maintenant un compte. Plus important encore, le mobile money apparait comme le facteur qui a le plus contribué à l’inclusion financière du pays, représentant la totalité de la hausse de 20 pour cent des comptes détenus entre 2014 et 2017.

Le mobile money contribue à l’inclusion financière en Côte d’Ivoire

Mobile Money in Cote d'Ivoire
Source: 2017 Findex

 

Dans le cadre de la série d’examens approfondis sur les facteurs influençant la réussite des Services Financiers Numériques (SFN) en Afrique subsaharienne, le Groupe consultatif d’assistance aux pauvres (CGAP) a décidé de comprendre comment la Côte d’Ivoire a intégré le peloton de tête des marchés les plus dynamiques du continent en matière d’inclusion financière. Après avoir échangé avec les parties prenantes du secteur financier ivoirien, une histoire claire a pris forme. Une approche réglementaire propice — et plus précisément, la décision de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) de clarifier l’émission de monnaie électronique par les établissements non bancaires en 2015 — a ouvert la voie à la réussite du pays en matière d’inclusion financière numérique.

La réglementation initiale a favorisé les premières difficultés

A bien des égards, la Côte d’Ivoire, en tant qu’État membre de l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine, était en avance sur ses pairs pour ouvrir la voie à l’émergence des SFN. En 2006, une année avant l’essor de M-Pesa au Kenya, la BCEAO a publié ses Principes directeurs pour les établissements émetteurs de monnaie électronique, qui permettait aux établissements bancaires et non bancaires d’émettre de la monnaie électronique et d’établir des réseaux d’agents. En deux ans à peine, Orange est devenu le premier acteur du pays à introduire un service de mobile money, suivi deux mois plus tard par MTN et par Moov en 2013. Durant la crise politique en 2010 et en 2011, de nombreux ivoiriens se sont tournés vers la sécurité du mobile money pour envoyer de l’argent à leurs amis et à leur famille dont ils étaient coupés par la violence et l’instabilité. A la suite de cette crise, bon nombre d’observateurs espéraient que la Côte d’Ivoire émergerait rapidement comme le marché leader des SFN en Afrique subsaharienne.

Cependant, les faiblesses de la réglementation de 2006 sont apparues rapidement. Même si elle permettait aux OTM et aux autres établissements non bancaires de devenir des établissements émetteurs de monnaie électronique, la réglementation manquait de clarté concernant d’autres aspects importants, comme les obligations de conformité réglementaire pour les établissements non bancaires, ainsi que les rôles et les responsabilités respectifs des établissements émetteurs et distributeurs de monnaie électronique. Inquiets que ce manque de clarté devienne une source d’incertitude pour leurs entreprises, les OTM ont choisi de nouer des partenariats avec les banques au lieu de devenir eux-mêmes des établissements émetteurs de monnaie électronique. En vertu de ce dispositif, les banques émettaient de l’argent électronique sous la supervision de la BCEAO, tandis que les OTM assumaient la responsabilité de la commercialisation, du recrutement des agents et du développement des produits.

Comme le CGAP le souligne dans son étude globale sur les catalyseurs réglementaires de base des SFN, l’émission de monnaie électronique par des établissements non bancaires et les réseaux d’agents sont des facteurs essentiels de l’adoption et de l’utilisation de services comme le mobile money. Mais en Côte d’Ivoire, la réglementation n’a pas encouragé efficacement les OTM à devenir des établissements émetteurs de monnaie électronique. Au contraire, elle a laissé les OTM à la merci des banques-partenaires, qui ont servi d’intermédiaires entre les OTM et la BCEAO et dont l’approbation était requise pour recruter de nouveaux agents ou commercialiser de nouveaux produits et services. À l’instar de la situation du Ghana, où le fait qu’il ait été impossible pour les établissements non bancaires d’émettre de la monnaie électronique a entravé initialement la croissance du mobile money, la nécessité de nouer un partenariat avec les banques a privé les OTM d’une autonomie explicite sur leurs opérations de mobile money et de la capacité de faire entendre leurs préoccupations à la banque centrale.

En conséquence, les investissements des OTM dans les réseaux d’agents, la sensibilisation de la clientèle et les nouvelles expériences d’utilisation n’ont pas réussi à atteindre le seuil critique nécessaire à une adoption plus forte et plus rapide du mobile money. En 2014, le pays ne comptait que 16 000 agents actifs de mobile money. Pendant ce temps, plus de 50 pour cent des comptes de mobile money restaient inactifs.La réglementation révisée de 2015 marque un tournant

Après avoir engagé le dialogue avec les acteurs du secteur et observé les approches réglementaires de marchés comme ceux du Kenya et des Philippines, la BCEAO a reconnu la nécessité d’offrir une sécurité réglementaire plus importante et décidé de prendre des mesures. En 2015, la banque centrale a publié une nouvelle réglementation qui a clarifié la position des établissements non bancaires et les a encouragés à cesser les partenariats avec les banques en vue d’émettre eux-mêmes de la monnaie électronique par le biais de filiales, sous la supervision de la BCEAO. En outre, la réglementation de 2015 a introduit de nouveaux catalyseurs réglementaires de base inspirés du CGAP, comme les mesures pour garantir la transparence des prix, les mécanismes de recours des clients et de protection des données personnelles, ainsi que la capacité des établissements non bancaires à recruter et gérer leurs propres réseaux d’agents, et lancer leurs propres produits.

Comptes de mobile money enregistrés et actifs en Côte d’Ivoire

Registered and Active Mobile Money Accounts - CI
Source: données des OTM. Données des OTM extrapolées pour la période de 2009 à 2012.

Le secteur n’a pas perdu de temps pour profiter de la nouvelle réglementation en vigueur. Orange a lancé rapidement une filiale de monnaie électronique et reçu l’agrément de la BCEAO en février 2016, suivi peu après par MTN. L’autonomie, la flexibilité et la souplesse que l’entière propriété des services de mobile money a conférées aux OTM, en particulier la capacité de gérer directement leurs réseaux d’agents et d’obtenir de nouveaux revenus générés par les intérêts acquis sur les comptes créditeurs de leur clientèle en circulation dans le système bancaire. Ces avantages induits par la révision réglementaire ont eu un impact presque immédiat sur l’investissement. Par exemple, la croissance du réseau d’agents d’Orange Money, qui ne dépassait pas 37 pour cent en 2014, a bondi à 70 pour cent en 2015 et a poursuivi son accélération tout au long de 2018. Il est important de noter que la nouvelle réglementation a également clarifié les règles concernant la non-exclusivité des agents, favorisant la concurrence et permettant aux prestataires de services de mobile money de profiter du réseau existant d’agents construit par d’autres pour établir leur propre présence dans des zones auparavant sous-desservies.

Agents actifs de mobile money en Côte d’Ivoire (en activité au cours des 90 derniers jours)

Active Mobile Money Agents in Cote d'Ivoire
Source: données des OTM

En 2018, en raison du nombre croissant d’ivoiriens ayant adopté le mobile money, le volume et la valeur des transactions de mobile money ont augmenté de manière considérable. Il semble qu’une amélioration significative de la disponibilité des agents, combinée au succès de nouvelles expériences d’utilisation introduites par les OTM, a contribué à accroître l’utilité et la valeur du mobile money pour les consommateurs.

Volume et valeur des transactions en Côte d’Ivoire

Mobile Money Transactions - Volume and Value in Cote d'Ivoire
Source: données des OTM. Données des OTM extrapolées pour la période de 2009 à 2012. Nb : 1 million FCFA = 1 724 USD

 

Néanmoins, des améliorations restent à apporter. Contrairement à d’autres marchés, comme le Ghana, la BCEAO empêche les prestataires de services de mobile money de faire bénéficier aux clients les intérêts acquis sur leurs comptes créditeurs. Se fondant sur l’expérience globale du CGAP, ceci peut être une occasion manquée d’accroître la valeur de ces services pour les consommateurs. D’autres questions, comme l’absence de processus simplifié de signature électronique et d’identificateurs biométriques nationaux, ont freiné l’introduction de produits de la seconde génération, comme l’épargne, le crédit et l’assurance. Par ailleurs, le monopole des OTM sur la technologie USSD a négativement impacté le potentiel des Fintechs en matière d’offre de services et d’innovation basés sur le mobile money. Il reste clairement beaucoup de travail à faire.

La réglementation n’est qu’un volet de l’histoire

Il peut être tentant d’attribuer la réussite de la Côte d’Ivoire en matière de mobile money à la réforme de la réglementation exclusivement, mais l’histoire ne s’arrête pas là. Comme le GCAP l’a constaté sur des marchés comme ceux de la Tanzanie et du Ghana, une approche réglementaire propice n’est qu’une des composantes clés qui stimule la croissance des SFN, y compris l’engagement et l’investissement des dirigeants des entreprises du secteur, le niveau de concurrence, l’interconnexion des services et des expériences d’utilisation convaincantes. Dans une prochaine analyse, nous creuserons davantage l’histoire du mobile money en Côte d’Ivoire, en étudiant comment ces autres composantes ont contribué à rendre l’écosystème des SFN plus inclusif et quels enseignements d’autres pays peuvent en tirer.


A propos des auteurs

Corinne Riquet est spécialiste du secteur financier pour le compte du CGAP (Consultative Group top Assist the Poor), et elle est basée en Côte d'Ivoire. Elle travaille depuis 2008 à approfondir l'engagement du CGAP dans la zone UEMOA en collaborant avec des partenaires régionaux sur des questions telles que la finance numérique, la réglementation, le renforcement des capacités et le financement de l'inclusion financière. Corinne a contribué et dirigé plusieurs recherches dans cette région, dont une enquête récente sur l'inclusion financière des ménages de petits exploitants en Côte d'Ivoire, l'évaluation de l'écosystème de la finance numérique dans l'UEMOA et un diagnostic de la réglementation des services financiers numériques en Côte d'Ivoire.

Max Mattern a près de dix ans d’expérience dans le développement international, plus précisément dans la compréhension du potentiel des services financiers à améliorer les conditions de vie des populations. Max dirige actuellement le travail du CGAP au Ghana, qui vise à créer un écosystème de services financiers numériques plus robuste et plus inclusif dans le pays. Il bénéficie d'une large expérience de travail au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne. Max est titulaire d’une maîtrise en commerce international et en économie du développement de la Tufts University et d’un diplôme de premier cycle en études internationales de l'Université d'Arizona.

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