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J-P Stijns
A. Pelletier

L’état des financements bancaires des PME en Afrique

mar 15, 2019

Dans le cadre de la Journée de l’Afrique « Africa Day » de la Banque européenne d’investissement (BEI), la BEI, en collaboration avec l’ONUDI, a rendu public son étude sur le secteur bancaire africain le jeudi 22 novembre à Addis-Abeba. Ce billet de blog présente certaines des principales conclusions de l’enquête de la BEI auprès des groupes bancaires d’Afrique subsaharienne, en mettant l’accent sur les questions liées au financement des Petites et moyennes entreprise (PME). L'enquête a porté sur 25 banques panafricaines.

Marché cible stratégique des banques: Les grandes multinationales, les grandes entreprises locales, la clientèle privée ou les PME? Trois observations clés se sont dégagées des réponses à cette question. Premièrement, les PME apparaissent comme la principale cible stratégique pour 60% des groupes bancaires. Cela reflète, à notre avis, l'intensification de la concurrence sur de nombreux marchés bancaires de l'Afrique subsaharienne, incitant les banques à sortir de leur zone de confort en s'attaquant à de nouveaux emprunteurs pour maintenir leur rentabilité. La clientèle privée constitue désormais la seconde priorité stratégique des groupes bancaires d'Afrique subsaharienne et est considérée comme la plus stratégique par 30% des groupes bancaires.

Son importance s’est accrue de manière significative depuis 2016, reflétant la dépendance grandissante des banques au financement bancaire par les dépôts. Cette focalisation stratégique croissante sur la clientèle privée traduit également la tendance graduelle des épargnants à confier leur épargne à des banques. Elle constitue une opportunité d'inciter les particuliers à épargner et d’encourager les banques à prêter davantage en monnaie locale. Cependant, les questions de stabilité du financement et de protection des consommateurs deviennent d’autant plus importantes avec le recours plus fréquent au financement par les dépôts. Les banques interrogées ont indiqué être moins focalisées sur les grandes multinationales et les grandes entreprises locales.

Aucun groupe bancaire de notre étude ne considère les grandes multinationales comme des cibles stratégiques, tandis que la proportion des groupes bancaires focalisée sur les grandes entreprises locales est passée de 25% à 10%. Cette diminution peut être associée à l'intensification de la concurrence dans le secteur des prêts à ces entreprises et l'attractivité accrue des opportunités de prêts dans les secteurs des PME et du commerce de détail.

Les obstacles majeurs au financement des PME : Plus du tiers des groupes bancaires interrogés a signalé que le manque de garanties de qualité suffisante était le principal obstacle aux prêts en faveur des PME dans la région. Pour un autre tiers, il s'agirait plutôt du taux élevé de défauts de paiement. Ces chiffres suggèrent que les garanties de portefeuille sont un outil important pour les partenaires de développement afin de soutenir les prêts bancaires aux PME. En effet, 45% des groupes bancaires indiquent que leurs besoins sont satisfaits, indiquant ainsi une disponibilité accrue de ces produits provenant de divers partenaires de développement, dont la BEI.

Cependant, la moitié des groupes bancaires indique que ses besoins sont partiellement satisfaits ou ne le sont totalement pas ; indiquant ainsi qu'un vaste marché d’outils de garantie de portefeuille reste inexploité. De toute évidence, il est nécessaire de concevoir et de déployer des produits de garantie de portefeuille compétitifs et efficaces. Ces instruments constituent des options stratégiques importantes pour les partenaires de développement, surtout s’ils s’accompagnent de programmes pertinents de renforcement des capacités qui aident à améliorer la gestion au sein des PME ciblées.

En effet, les faibles capacités de gestion seraient le troisième principal obstacle au financement des PME, cité par 17% des répondants. Cette faiblesse démontre que l'assistance technique visant à renforcer les capacités de gestion des PME, tant en termes de renforcement des compétences financières que commerciales, peut constituer en elle-même un outil important à la disposition des partenaires de développement. La BEI a déjà lancé des programmes de renforcement des capacités similaires en Afrique australe et orientale. Ces programmes visent au renforcement des capacités aussi bien au niveau des intermédiaires financiers que de leurs bénéficiaires finaux.

En Afrique de l'Est, plus de 200 activités de renforcement des capacités ont été menées entre 2014 et 2018 et plus de 9 000 participants ont été formés, y compris le personnel et les clients de 30 intermédiaires financiers de la BEI. Ces résultats encourageants, combinés à la forte demande exprimée par les clients de la BEI, justifient la mise en place en 2019 par la BEI d’une structure d'assistance technique identique en Afrique de l'Ouest et du Centre.

Demande de prêts en monnaies locales vs devises étrangères: Notablement, 30% des groupes bancaires ont relevé que la demande de prêts en devises locales dépasse les tendances du marché, alors que pour 70% d’entre eux celle-ci est en ligne avec les tendances du marché. Ce constat indique que les lignes de crédit accordées aux groupes bancaires en monnaie locale répondent à une forte demande de la part des banques locales et constituent un instrument très important pour aider ces banques à prêter aux acteurs économiques locaux dont les revenus sont en monnaie locale. Il existe toujours une demande de prêts en monnaie forte (dollars, euros, etc.), mais de manière moins remarquable. Ces résultats prouvent que les lignes de crédit en monnaie forte sont toujours nécessaires pour certains clients, probablement ceux ayant des flux de revenus en monnaie forte tels que les exportateurs et les importateurs et, bien sûr, les sociétés multinationales.

En conclusion. Nous observons une hausse du niveau de concurrence qui incite les banques opérant en Afrique subsaharienne à sortir de leur zone de confort et à s’engager davantage dans les prêts aux PME. Toutefois, une enquête de la Banque mondiale sur les entreprises révèle que l’indisponibilité de prêts est encore considérée par un grand nombre de PME comme le principal obstacle à la croissance de leurs activités. Compte tenu des difficultés des banques à offrir des prêts aux PME, les groupes bancaires que nous avons interrogés ont indiqué qu’il fallait davantage de prêts en monnaie locale et de garanties de portefeuille.

Les partenaires au développement devront répondre à cette demande pour accompagner la croissance des prêts aux PME sans contribuer à accentuer les effets du risque de change ou de crédit sur le bilan des banques locales. Les partenaires tels que la BEI contribuent également à la stabilité financière des groupes bancaires locaux en proposant des contrats à maturité plus longue, permettant ainsi aux banques de réduire les risques liés à la transformation des fonds disponibles et facilitant les prêts pour des investissements plus productifs. En outre, il est possible de faire bien plus qu’offrir des financements à long terme: les initiatives de renforcement des capacités peuvent être intensifiées pour améliorer la solvabilité des PME, pas seulement améliorer leur accès au financement, mais également utiliser de manière plus productive le financement bancaire et leur permettre de respecter ponctuellement leurs échéances en matière de service de la dette.

Les opportunités pour rendre les secteurs bancaires d’Afrique subsaharienne plus inclusifs et pour accroître leur contribution au développement ne manquent pas. Plusieurs défis s’annoncent également à l’horizon. L’enjeu est d’autant plus important que de nouveaux épargnants et emprunteurs font de plus en plus confiance au secteur bancaire. Si les épargnants perdent leurs économies dans une banque ou si les emprunteurs souffrent de surendettement, les progrès réalisés pourraient s'inverser durablement. Du côté des banques, la hausse des prêts non productifs suscite des inquiétudes quant à la pérénité de la rapide expansion du secteur bancaire de l’Afrique subsaharienne.

Du fait d’un cycle économique mondial de plus en plus défavorable et de la tendance de plus en plus marquée des banques à servir une clientèle risquée, il est nécessaire de renforcer la gouvernance bancaire et la gestion des risques. Les partenaires de développement, y compris la BEI, doivent soutenir les banques locales dans leurs efforts pour relever ces défis, notamment en apportant une assistance technique appropriée au personnel en matière de gestion de risques et de conformité. 


A propos des auteurs

Jean-Philippe Stijns est économiste principal à la Banque européenne d’investissement (BEI). Il est actuellement responsable de la notation du risque souverain des banques et du secteur bancaire dans les pays d’Afrique centrale et soutient les opérations de la BEI dans les pays correspondants. Il est le coordinateur et l’un des contributeurs de l’étude annuelle de la BEI sur les secteurs bancaires en Afrique subsaharienne. Il coordonne également l’enquête de la BEI auprès des groupes bancaires africains. Avant de rejoindre la BEI, Jean-Philippe a occupé plusieurs postes au département Afrique du FMI, au Centre de développement de l’OCDE, en tant que stratège en investissement pour ING et en tant que professeur assistant en macroéconomie et en économie internationale à la Northeastern University. Lorsqu'il travaillait au Centre de développement, il a contribué aux Perspectives économiques en Afrique.

Adeline Pelletier est maître de conférences en stratégie à l'Institute of Management Studies. Elle était auparavant professeure adjointe en administration des affaires à l'Instituto de Empresa (2015/16) et chercheuse postdoctorale affiliée au Centre for Economic Performance du London School of Economics (2015). Elle est également titulaire d'une maîtrise en études du développement de l'Université de Cambridge (2011) et d'une maîtrise en sciences économiques de Sciences-Po Paris (2006). Elle a travaillé au sein d’institutions financières publiques et aussi privées. Elle a débuté sa carrière en tant qu'économiste à la Banque de France au sein du département Zone franc africaine et financement du développement. Elle a de l’expérience en banque d'investissement en tant qu'économiste chez HSBC à Paris, puis en tant que chargée de recherche sur les actions chez Société Générale à Londres. Elle a mené des travaux de consultation pour l’OCDE, le Département britannique pour le développement international (DFID), la Banque africaine de développement (BAD) et pour Ashoka, un entrepreneur à l’appui des entrepreneurs sociaux.

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