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Comment l’Afrique peut-elle bénéficier de la finance islamique ?

juil 12, 2019
Maram Ahmed , Visiting Fellow, SOAS (London)

Les infrastructures sont l’un des moteurs les plus puissants de la croissance économique et génèrent de nombreux avantages socioéconomiques. Dans un rapport publié en 2018, Boston Consulting Group et Africa Finance Corporation estimaient à 100 milliards USD le déficit annuel d’investissement dans les infrastructures en Afrique subsaharienne, et ces besoins de financement devraient augmenter davantage. Les infrastructures impactent plusieurs Objectifs de développement durable (ODD), dont l’ODD 9 spécifiquement: « Bâtir une infrastructure résiliente, promouvoir une industrialisation durable qui profite à tous, et encourager l’innovation », et indirectement l’ODD 7 : « Énergies renouvelables à un coût abordable » et l’ODD 11 : « Villes et communautés durables ». La réalisation de ces objectifs requiert des investissements importants que les gouvernements ne peuvent à eux seuls financer.

En Afrique, des investissements substantiels sont nécessaires pour l’infrastructure matérielle (ponts, routes et réseaux de transport) et pour l’infrastructure immatérielle (construction d’institutions comme les écoles et les hôpitaux). De plus, deux défis majeurs subsistent.

Premièrement, l’urbanisation rapide qui vit actuellement le continent africain à mesure que de plus en plus de citoyens s’installent dans les villes, augmente la demande d’infrastructures, et plus particulièrement de logements. Deuxièmement, de nombreux pays africains sont enclavés, accroissant ainsi la dépendance de certains pays vis-à-vis des infrastructures de leurs voisins.

Malgré la hausse du prix des matières premières, il est temps que les décideurs publics africains mettent en priorité l’accent sur les moyens d’attirer l’investissement direct étranger et de diversifier leurs sources de financement. Dans cette optique, l’une des solutions à leur disposition consiste à recourir et à tirer parti de la finance islamique, marché dont la valorisation devrait atteindre 3000 milliards USD d’actifs totaux d’ici 2020.

La finance islamique en Afrique

Le continent africain abrite un quart des musulmans du monde, et plusieurs banques islamiques y opèrent. Cependant, en Afrique subsaharienne, le développement de la finance islamique s’avère faible comparé à d’autres régions.

Des pays africains comme le Maroc, le Sénégal et l’Afrique du Sud ont financé dans le passé des projets d’infrastructure l’émission de Sukuk, un instrument d’emprunt obligataire conforme à la charia. Les émissions de Sukuk recèlent un potentiel important pour financer les projets d’infrastructure dont l’Afrique a tant besoin. Rien qu’en 2017, le volume d’émission de Sukuk a atteint 97,9 milliards USD, soit une hausse de 45,3 % par rapport à l’année précédente. Le continent est également en bonne posture pour attirer d’autres types d’investissement en augmentant le nombre de Sukuk émis par les gouvernements et par des firmes privées.

Les Sukuk souverains d’Afrique du Sud

En septembre 2014, la République d’Afrique du Sud a émis avec succès 500 millions USD son premier Sukuk d’une durée de 5,75 ans assorti d’un coupon au taux nominal de 3,90 %. Ce Sukuk était coté à la bourse du Luxembourg et les fonds collectés ont servi à financer le développement des infrastructures, car selon le Trésor public sud-africain : « La décision d’émettre un produit obligataire conforme à la Charia a été éclairée par la motivation d’élargir la base d’investisseurs et de fixer un point de référence (benchmark) pour les entreprises publiques à la recherche de sources diversifiées de financement pour la construction d’infrastructures ».

Toutefois, pour pouvoir émettre le Sukuk, le gouvernement a dû amender sa législation et son code fiscal, montrant ainsi que la volonté politique est cruciale pour lever les obstacles et faciliter la diversification des sources de financement. La souscription au Sukuk a été 5 fois supérieure aux prévisions, prouvant en conséquence le fort intérêt et la confiance des investisseurs à l’égard de l’Afrique du Sud. Un pourcentage écrasant de 84 % d’investisseurs provenaient du Moyen-Orient et d’Asie.

On peut tirer 3 enseignements clés de l’émission du Sukuk en Afrique du Sud.

En premier lieu, le gouvernement a su diversifier ses sources de financement et tirer profit d’une nouvelle forme de financement. Avant l’émission du Sukuk, le gouvernement avait émis une obligation traditionnelle à deux tranches en juillet de la même année, dont la majorité des investisseurs, 81 % pour être précis, étaient basés aux États-Unis et en Europe ; contrairement aux investisseurs dans le Sukuk qui provenaient majoritairement du Moyen-Orient et d’Asie. Le gouvernement a pu tirer profit d’un nouveau pool d’investisseurs et diversifier sa base d’investisseurs.

Ensuite, l’importance de créer un environnement réglementaire propice a été mise en relief dans l’expérience sud-africaine. Grâce aux modifications apportées à la législation nationale, le gouvernement a pu émettre un produit obligataire conforme à la Charia (Loi islamique) sur les marchés financiers internationaux.

Enfin, il a été démontré que les Sukuk sont un outil de financement viable pour le développement des infrastructures. Comme l’a déclaré le Trésor public sud-africain, l’un des facteurs déterminants de l’émission du Sukuk était de fixer un point de référence (benchmark) pour les entreprises publiques à la recherche de financement pour les infrastructures. À mesure que les besoins en infrastructures de l’Afrique du Sud se font de plus en plus pressants en raison de la croissance de sa population, le gouvernement doit explorer des instruments alternatifs pour financer les besoins en infrastructures du pays, auxquels les Sukuk sont particulièrement adaptés.

Perspectives

Des infrastructures solides et stables sont une composante essentielle du développement économique, car elles contribuent à faciliter le commerce, améliorent le bien-être de la population et créent des emplois.

En raison des pressions à la baisse des budgets publics, les gouvernements africains ne peuvent pas financer seuls le développement des infrastructures et doivent examiner des sources alternatives de financement. L’une des solutions consiste à recourir à la finance islamique, en particulier les Sukuk.

Ceci étant dit, la finance islamique n’est pas une panacée, mais plutôt un outil sous-utilisé dont le potentiel est considérable pour financer le développement des villes du continent en matière de dotations en infrastructures. Néanmoins, les disparités sur le continent doivent être prises en compte. Compte tenu des différences de systèmes financiers et juridiques, il n’existe pas d’approche uniforme

L'un des défis majeurs reste à attirer les investisseurs étrangers. Les responsables politiques doivent donc donner la priorité à la création d’un environnement qui attire et protège à la fois les investisseurs. L’Afrique du Sud illustre la façon dont un gouvernement peut surmonter ces obstacles.


A propos de l'auteure

Maram Ahmed est actuellement chercheuse invitée à la SOAS (School of Oriental and African Studies) de l'Université de Londres, une institution de premier plan pour l'étude de l'Asie, de l'Afrique et du Moyen-Orient. Elle y enseigne la gouvernance d'entreprise, la finance au Moyen-Orient et en Afrique du Nord et la finance islamique. Ses domaines de recherche actuels incluent le développement durable, la gouvernance, le financement humanitaire et l’autonomisation des femmes. Elle a rédigé de nombreux articles dans des revues spécialisées et a participé à de grandes conférences en Europe et au Moyen-Orient.

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